Les Prodigieuses Histoires de Sophos et Bravus en Helvétie
supplémentaire le 10 avril à Nuithonie
Extrait de l'interview parue dans La Liberté le 12 mars 2025, Elisabeth Haas
"L’initiative de ce spectacle revient à Andrei Rudakov, formé comme enseignant du primaire avant de devenir enseignant spécialisé au niveau secondaire. Il a suivi un parcours théâtral en parallèle, notamment au Conservatoire de Fribourg. Hors scène, il est aussi le voisin de Guillaume Prin, comédien bien connu du public fribourgeois (et qui a joué récemment dans Ecoute voir técolle et dans Amor de la compagnie Marjolaine Minot).
La diffusion exponentielle des fake news et les dangereuses récupérations ou distorsions par exemple du passé nazi par l’extrême droite allemande lui rappellent incessamment la nécessité de l’histoire pour comprendre le monde. Y compris en Suisse, constate Andrei Rudakov: «Il y a un besoin de pallier l’enseignement de l’histoire suisse. Certaines thématiques semblent connues, mais les connaissances du public sont souvent fragiles et superficielles.» Mais Sophos et Bravus sont loin de vouloir moraliser: «Nous voulons amener l’histoire de manière ludique au public et aux écoles», défendent-ils.
«Capsules» à choix
Durant la période de recherche, de documentation et d’écriture, ils ont défini une quinzaine de thématiques qu’ils souhaitaient développer: la première mouture de leurs aventures en compte sept, sans oublier une introduction. Les autres chapitres devraient être créés à partir de la saison 2026-2027. Chaque soir, le public est invité à choisir trois «capsules», parmi les sept, qu’il souhaite voir interpréter. Cette formule permet de coller plus spécifiquement aux matières pédagogiques, mais aussi de susciter la curiosité des élèves – et du public, insiste Andrei Rudakov.
«Les thèmes des procès en sorcellerie ou des enfants du placard ne sont pas directement au programme des écoles, mais ils permettent d’aborder des questions de discrimination, de marginalisation, de tolérance», abonde Guillaume Prin.
Plus que de Laurel et Hardy, Sophos et Bravus sont inspirés de Vladimir et Estragon, les personnages de Beckett dans la pièce En attendant Godot. Andrei Rudakov et Guillaume Prin profitent du questionnement existentiel et de la candeur de leurs personnages «pour faire réfléchir à l’histoire suisse», et notamment aux conséquences des décisions politiques sur les individus.
Sur les procès en sorcellerie par exemple, l’angle choisi a été suggéré par Lionel Dorthe, collaborateur scientifique aux Archives de l’Etat de Fribourg, qui leur en a ouvert les portes. Sophos et Bravus retraceront ainsi le parcours d’un orphelin de 12 ans, à une époque où les paysans qui nourrissaient leurs vaches avec un meilleur fourrage étaient jalousés et accusés de voler du lait aux autres ou d’avoir fait pacte avec le diable…
« On rit beaucoup, on dédramatise certaines choses. Mais certaines histoires nous touchent parfois profondément »
Guillaume Prin
Les prémices d’une histoire helvétique remontent à l’époque celte. Les narrateurs-conteurs s’intéressent également à l’époque romaine. Creusant les fondements d’une future confédération posés par les Waldstätten, ils ont préféré se concentrer sur le pacte de Brunnen en 1315, qui a suivi la bataille de Morgarten, plutôt que sur l’alliance de 1291. Car il s’agit moins de «casser les mythes» que de les questionner. De se souvenir des jeux d’influences et des conditions économiques et sociales. Ou du poids de la religion, s’agissant de la période de la Réforme.
Dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, ils ont souhaité aborder la question de la responsabilité individuelle et de celle de l’Etat. Et de citer le diplomate suisse en Hongrie Carl Lutz qui a sauvé la vie de plus de 60 000 Juifs, alors que tel chef de police en a refoulé. «Quelle est la marge de manœuvre de chacune et chacun? demande Andrei Rudakov. Qu’est-ce que cette histoire nous apprend? Peut-on avoir du courage aujourd’hui?»
La question se pose aussi par rapport aux enfants clandestins des travailleurs saisonniers, des Italiens en majorité, à qui la Suisse doit sa prospérité durant les Trente Glorieuses. «On rit beaucoup, on dédramatise certaines choses, remarque Guillaume Prin. Mais certaines histoires nous touchent parfois profondément.»